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La croissance africaine confrontée au défi de la dette


Rédigé le 28 Mai 2018 à 10:30 | 0 commentaire(s) modifié le 28 Mai 2018 - 10:43


L’Afrique subsaharienne est aujourd’hui confrontée à une hausse prononcée de sa dette publique. Fin 2017, la dette publique moyenne dans la région atteignait 57 % de son PIB, en hausse de 20 points de pourcentage sur seulement cinq ans. Bien que cette augmentation soit sans commune mesure avec les sommets enregistrés au début des années 2000, le pic actuel demeure inquiétant.


L’emprunt public destiné à financier l’investissement public constitue un élément essentiel de la boîte à outils macroéconomique d’un État. Ces vingt dernières années, les pays d’Afrique subsaharienne ont souvent utilisé cet outil, ce qui a permis d’améliorer considérablement le développement humain. Ainsi, entre 1990 et 2015, l’espérance de vie a augmenté, le taux de mortalité infantile a été réduit de moitié, la scolarisation dans le secondaire a explosé, et les lacunes infrastructurelles ont été atténuées. Ces avancées, comme beaucoup d’autres, auraient été impossibles sans une dépense pragmatique des ressources empruntées. 
Malheureusement, si les tendances actuelles de la dette se poursuivent dans certains États, ces progrès pourraient se trouver menacés. Le poids croissant de la dette africaine implique des coûts d’intérêts plus élevés, qui détournent les ressources de l’éducation, de la santé et des infrastructures. C’est pourquoi il faut aujourd’hui contenir cette dette publique. 
Comme nous l’observons dans notre dernier rapport sur les perspectives économiques régionales  en Afrique subsaharienne, six des 35 pays à faible revenu (PFR) de la région sont en situation de « grave endettement », c’est-à-dire dans l’incapacité d’honorer leurs engagements vis-à-vis des pays extérieurs. Neuf autre PFR sont catégorisés comme présentant un « risque élevé d’endettement grave ». 
Ces facteurs expliquent les défis actuels de la dette au sens le plus large. Pour commencer, les pays de la région qui exportent des matières premières, et notamment les pays exportateurs de pétrole, ont été durement frappés par la chute des prix observée entre 2014 et 2016. Les pertes de production et augmentations de dettes connexes qu’a subies l’Afrique sont comparables à l’expérience qu’ont connue les économies développées après la crise financière mondiale. Aujourd’hui, huit des 15 PFR de la région affectés par la dette sont des pays exportateurs de matières premières. 
Par ailleurs, la plupart des pays qui ont financé le développement et les infrastructures via l’emprunt ont échoué à générer suffisamment de recettes fiscales supplémentaires pour rembourser la dette. Dans de nombreux cas, les États n’ont pas su percevoir efficacement un retour sur investissement via leurs systèmes de fiscalité. 
Enfin, dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne, plusieurs éléments de l’accumulation de la dette sont liés à des chocs dans la réorientation des passifs – de type pertes des entreprises publiques – vers le bilan du secteur public et les dépréciations de taux de change. Dans plusieurs États, les pratiques peu viables en matière de dette s’expliquent également par une mauvaise gouvernance. 
Comme nous le disons depuis un certain temps, si les gouvernements s’en tiennent à une consolidation budgétaire à moyen terme, ainsi qu’à des programmes de réforme, les niveaux de dette devraient se stabiliser ou diminuer, atténuant ainsi les défis liés à la dette. Or, les ajustements nécessaires sont régulièrement reportés, en raison de contraintes politiques, d’une pression sociale en faveur de dépenses de développement hautement nécessaires, ainsi que d’un contexte financier extérieur favorable. Telle est la recette de grandes difficultés à long terme ; il n’est plus possible de repousser l’ajustement au lendemain. Tandis que les États œuvrent pour honorer leurs objectifs de développement, il est essentiel que la viabilité de la dette figure au plus haut de leur agenda politique. Mais comment procéder ? 
Pour y parvenir, quatre domaines clés nécessitent une attention particulière, en fonction du contexte des pays. Premièrement, dans les États à forte intensité de ressources, notamment les huit pays exportateurs de pétrole de la région, une consolidation budgétaire doit être mise en œuvre sans tarder, accompagnée d’une diversification économique  que la récente reprise du prix des matières premières devrait faciliter. 
Dans l’essentiel du reste de la région, l’ajustement budgétaire nécessaire est plus modeste, et peut être atteint au moyen d’une augmentation régulière des recettes fiscales. Dans la plupart des cas, la possibilité existe de voir augmenter le revenu de 3 à 5 points de PIB au cours des prochaines années. Pour atteindre ce niveau, un élargissement de la base imposable, une harmonisation des exemptions, ainsi qu’une meilleure gestion de la taxe sur la valeur ajoutée seront nécessaires. 
Troisièmement, des efforts doivent être fournis pour appréhender les risques hors bilan, améliorer la capacité de gestion de la dette, ainsi qu’optimiser l’adéquation des données liées à la dette et à l’exposition s’y rattachant. 
Enfin, quatrième aspect, les gouvernements doivent améliorer les perspectives pour l’investissement privé. Pendant des dizaines d’années, les dépenses publiques ont compensé les faibles niveaux d’investissement privé. Mais face aux vulnérabilités d’une dette publique croissante, difficile de savoir combien de temps cette tendance pourra durer. Les économies d’Afrique subsaharienne doivent orchestrer une transition de l’investissement public vers l’investissement privé, en renforçant les cadres réglementaires et d’insolvabilité, en développant le commerce intra-africain, et en approfondissant l’accès au crédit. 
Pour l’heure, le poids de la dette publique en Afrique subsaharienne n’entrave pas la demande d’investissement. Au contraire, en mesure du PIB, les flux financiers étrangers sont plus nombreux vers l’Afrique que vers les marchés émergents, et proviennent de sources plus diverses. Les fameuses économies frontières  émettent des niveaux record d’obligations souveraines, tandis que les créanciers bilatéraux tels que la Chine continuent d’investir massivement. 
Pour autant, comme nous l’avons observé dernièrement, les flux de capitaux se révèlent capricieux, et si l’Afrique subsaharienne entend profiter pleinement de l’actuelle reprise économique mondiale, ses dirigeants vont devoir s’attaquer de front aux vulnérabilités de la dette publique, pendant qu’il en est encore temps. Le choix de la passivité reviendrait à priver la région du potentiel immense qui est le sien sur la voie d’une croissance durable et inclusive. 
Traduit de l’anglais par Martin Morel 
Abebe Aemro Selassie est directeur du département africain du Fonds monétaire international. 
© Project Syndicate 1995–2018 



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